Interview entrepreneur à impact positif

Sommaire

Florian Bourguignon, expert Linkedin, vient de lancer la plateforme de formation We Act 4 Earth (WA4E) pour aider les petites entreprises et les freelances à mettre en œuvre leur démarche RSE. Au sein d’un collectif d’entrepreneurs responsables, il propose des solutions à la problématique qui le taraude : « Comment rendre sa société prospère en ayant un impact positif sur le monde » ? Interview.


Comment es-tu devenu un entrepreneur engagé ? Présente-nous ton parcours


Le commencement, avant ma prise de conscience écologique

Pour résumer mon cheminement, j’ai l’habitude de citer quatre villes : Grenoble, Toulouse, Stockholm et San Francisco. Grenoble, c’est la ville où je suis né, où j’ai grandi et dans laquelle j’ai fait mes études d’économie et de gestion.

À l’âge de 23 ans, j’ai ensuite déménagé à Toulouse où, comme beaucoup de jeunes diplômés, j’ai multiplié les petits boulots puis réalisé un mini-bilan de compétences. Ce dernier a révélé chez moi une « fibre entrepreneuriale. »

Jusqu’ici, je ne m’étais absolument pas projeté dans l’entrepreneuriat. Mais à partir de ce moment, je me suis formé à la stratégie digitale et au community management. Puis j’ai créé Wyneo, un organisme de formation qui aide les freelances et les TPE à se développer grâce à Linkedin.

La troisième ville, Stockholm, est celle dans laquelle je vis depuis deux ans avec ma compagne suédoise. J’aime cette capitale : la preuve, j’apprends le suédois !

Enfin, la quatrième – San Francisco, est celle de mon « déclic » écologique. Ma copine et moi y avions programmé un séjour en 2018. Avant cette date, je n’avais strictement aucune appétence pour le développement durable ou pour la justice sociale.

Mon rêve d’entrepreneur était assez banal : gagner de l’argent pour pouvoir m’acheter une magnifique Porsche Macan et voyager à travers le monde. Mais ce séjour de vacances aux US a modifié énormément de choses.


Le voyage qui a changé ma vision du monde

Notre vol pour San Francisco nous a fait atterrir de nuit.

À trois heures du matin, nous nous sommes donc retrouvés, ma copine et moi, à commander un burger dans un diner. Rien de particulier en apparence. Et pourtant, il a dû se passer quelque chose dans ce diner parce que dès le lendemain, j’ai commencé à me questionner sur la manière dont on produisait la viande. J’ai proposé à ma copine de regarder des petits documentaires sur internet. Et là, nous sommes tombés sur des vidéos d’abattage ultra-violentes. J’avais déjà vu certaines d’entre elles, mais jusqu’ici – très clairement – j’avais préféré faire l’autruche. C’était sans doute trop compliqué à assimiler. Là, j’ai pensé : « Dis-donc, tu as manqué quelque chose… Un gros truc ! »

Ce jour-là – mon cœur, mon âme, je ne sais pas – tout était prêt.

Il n’y avait qu’à appuyer sur le bouton ON pour que le processus se déclenche. Et du jour au lendemain, j’ai arrêté de manger de la viande. Puis je suis devenu végétarien, et encore plus tard végan.

Suite à cette prise de conscience, j’ai pris ce que j’appelle le « TGV de l’écologie. »

Il y a mille manières de s’éveiller à la question de la durabilité. Moi, je suis parti de la protection animale.

Ce qui est impressionnant, c’est que plus tu avances, plus tu te questionnes. Tu tires un fil, un autre… Il vaut mieux en tirer un à la fois parce que derrière chaque fil, il y en a mille ! Et tu ouvres les yeux ; tu comprends que tout est lié. Personnellement, je me suis fait la réflexion suivante : « Tu as vécu 28 ans dans le déni… Mais qu’est-ce que tu as fait jusque-là ?! » Alors j’ai constitué une liste des 100 éco-gestes à appliquer dans ma vie quotidienne. Puis j’ai vendu ma voiture, commencé à me déplacer à vélo… Et le train de l’écologie a continué sa route.


C’est à ce moment que tu as commencé à t’intéresser à la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) ?


Toutes les entreprises peuvent entamer une démarche RSE…

Oui. Un matin, je me suis dit : « OK. Tu as des valeurs écologiques, tu as des valeurs sociales, tu travailles 10 heures par jour… Mais à quel moment est-ce que tu intègres tes valeurs dans ton activité de freelance ? » Alors, j’ai replongé dans mes cours de licence sur le développement durable, la RSE, l’ESS, les labels… La RSE – qu’on peut définir comme l’intégration volontaire du développement durable dans son activité commerciale – est une notion méconnue et très mal comprise.

Toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, leur statut ou leur secteur d’activité peuvent mettre en œuvre une démarche RSE.

Pourtant, aujourd’hui, seule une minorité d’entreprises le fait réellement. Et sur cette minorité, très peu sont performantes sur le sujet.

Le problème vient du fait que la RSE est aujourd’hui le sujet avant tout aux grands groupes, aux paquebots pour qui les mesures proposées sont très difficiles à mettre en œuvre. En face, les voiliers (c’est-à-dire les freelances, les TPE et les PME) sont beaucoup plus agiles, mais paradoxalement très peu accompagnés dans leurs démarches de soutenabilité, du moins en France et dans le monde francophone. Il y a donc tout à faire dans ce domaine.


…Même si ça semble difficile !

Pour revenir à mon parcours, mon activité marchait très bien mais je peinais à mettre en place des actions RSE concrètes au sein de Wyneo.

Il y avait trop d’informations à ingérer et surtout, aucune qui me semblait pertinente pour ma petite entreprise. J’avais besoin de ralentir. Alors j’ai arrêté de bosser, j’ai pris mon vélo et je suis allé pédaler…

Six mois plus tard, en janvier 2020, je suis revenu avec les idées claires : mon choix, c’était désormais de travailler avec 100% d’entrepreneurs à impact positif.


Comment est né le projet We Act 4 Earth ?


We act 4 Earth : les débuts

Le basculement s’est fait en quatre mois.

J’ai contacté des personnes avec qui je travaillais, les experts LinkedIn. On peut appeler ça des concurrents. Je leur ai dit : « Écoutez les gars, voilà où j’en suis : soit j’arrête mon activité ; soit je continue mais en intégrant un aspect durabilité. »

Il se trouve qu’ils se posaient eux-mêmes les mêmes questions. Donc on a réuni un groupe de travail, on a étudié différentes pistes pour mutualiser nos approches de formations et nos ressources, mais aussi pour prendre des engagements.


La création d’une communauté d’entrepreneurs à impact !

Puis le projet a grandi, d’autres personnes nous ont rejoints et depuis juillet 2020, on s’est structurés en association loi 1901 : une association 100 % digitalisée parce que nous travaillons tous à distance.

Aujourd’hui, le projet We Act 4 Earth – dont Wyneo fait partie – rassemble 39 bénévoles actifs et il est suivi par plus de 2 500 entrepreneurs sur les réseaux sociaux.

On cherche encore des bénévoles pour intégrer nos 10 teams de travail (réseaux sociaux, site internet, finances, etc.)

Le lancement officiel de la plateforme de formation est prévu en novembre 2020 et 300 entrepreneurs sont déjà inscrits sur liste d’attente. On a hâte de présenter au monde ces presque 1 an de travail.


À qui s’adresse We Act 4 Earth et quels sont vos objectifs ?


Freelance, TPE et PME qui veulent mettre en place une démarche RSE

Nous ciblons en priorité les freelances, TPE et PME, qui représentent 95% de toutes les entreprises françaises.

Dans un second temps, WA4E s’ouvrira aux salariés du secteur privé, public et caritatif, aux étudiants, aux personnes en reconversion, aux étudiants et aux demandeurs d’emploi.

Aux entrepreneurs qui nous sollicitent, je demande invariablement : « Comment votre activité contribue à revitaliser la nature et les rapports entre êtres humains ? ». Cela demande un temps de réflexion avant de répondre, surtout quand son activité est complètement décorrélé de ce type de préoccupations. Ce qui est le cas de mon organisme de formation Wyneo dont le « seul » but à priori était d’aider les entreprises à réaliser plus de chiffre d’affaires via LinkedIn…

C’est d’ailleurs pour répondre à cette question que We Act 4 Earth existe ! L’ambition de l’association est de rendre la RSE simple et accessible à toutes et à tous.

Les trois objectifs principaux de We Act 4 Earth :

  • Constituer un collectif international d’acteurs à impact ;
  • Former nos membres en leur fournissant des outils concrets (masterclass, guides pratiques, kits, annuaires…) ;
  • Favoriser les synergies et le partage d’opportunités business.

5 entreprises sur 10 disparaissent au bout de 5 ans.

Pourquoi ? Car un des principes de base du capitalisme et qu’il faut se faire concurrence, du coup les entrepreneurs ne communiquent pas assez entre eux.

Imaginez un monde où l’on pourrait apprendre des erreurs des uns et des autres !

We Act 4 Earth est né à la base d’une entente entre concurrents. On a donc voulu garder cet état d’esprit en organisant régulièrement des ateliers de co-développement pour casser la solitude des freelances et favoriser le partage d’expérience.

Loin d’une logique de concurrence pure à la « chacun pour soi est Dieu pour tous », We Act 4 Earth incitera à la coopération.

On est persuadés qu’il y a du travail pour tout le monde. D’ailleurs, une identité de marque engagée est un atout commercial : 85% des consommateurs sont plus enclins à acheter auprès d’une entreprise réputée pour ses bonnes pratiques RSE.

Et les entreprises qui prennent des engagements RSE sont en moyenne 13 % plus performantes que les autres. Elles sont aussi plus résilientes face aux crises : ce sont les entreprises de demain.


Vous n’êtes donc pas opposés à la croissance…


L’idée d’une croissance responsable

Nous défendons une croissance raisonnée, c’est-à-dire responsable.

Cela implique de poser des bases solides pour son activité avant de vouloir atteindre des sommets.

We Act 4 Earth utilise la métaphore de la randonnée : quelle que soit la montagne que tu cherches à gravir, le plus important, c’est de bien préparer ton itinéraire et de te poser les bonnes questions. C’est la même chose lorsque tu crées ton entreprise !

Malheureusement, les politiques RSE actuelles éludent l’essentiel : la durabilité économique. Lorsqu’un consultant analyse le fonctionnement d’un grand groupe, il va donner des conseils sur la gouvernance, les ressources humaines, l’environnement…

Mais il va bien se garder de parler du business model s’il veut garder sa mission ! Il n’a pas intérêt à dire au CEO et aux actionnaires : « Et si on changeait votre business model en prospectant des structures à impacts positifs ? Vous connaissez la rémunération raisonnée ? Vous connaissez la finance responsable ? » Il ne parlera pas non plus de partage et de mutualisation avec les concurrents, de changer la raison d’être même de l’entreprise… Des éléments qui, aujourd’hui, définissent le capitalisme : il faut être en concurrence, il faut croître absolument, etc.


Questionner les indicateurs de croissance

Le collectif We Act 4 Earth ne dit pas d’arrêter de croître, mais il questionne les indicateurs de croissance, il pointe la nécessité d’avoir un objectif et incite les entrepreneurs à s’interroger.

Prenons l’exemple de la finance responsable qui est une des 19 grandes randonnées (parcours de formation) que nous abordons : « Quel est le sens de mon travail ? Quels sont mes intérêts, mes passions ? Quels sont mes projets de vie ? Et de combien j’ai besoin pour les réaliser ? ». Ces questions permettent d’avoir une idée du budget mensuel nécessaire pour concrétiser ses ambitions. En ce qui me concerne, je me suis imposé un salaire maximum de 5 000 euros au-delà duquel tout ce que je produis part en donations.

Une fois le premier objectif financier atteint, d’autres questions surgissent : « Est-ce que je décide de travailler moins ? Si oui, comment je mets à profit mon temps libre ? Si au contraire je travaille davantage, qu’est-ce que je fais du surplus d’argent ? Est-ce que je l’investis ? Est-ce que je le donne ? Quels sont les critères à prendre en compte lorsque l’on place son argent ? Comment trouver une ONG, une association qui partagent mes valeurs ?…

Le plus important c’est d’être guidé durant tout ce questionnement et d’avoir accès à des solutions concrètes au moment du passage à l’action dans son entreprise.


Créer des synergies positives

Enfin, la croissance responsable signifiait aussi pour nous la création de synergies business avec des entreprises qui partagent des valeurs communes.

Nous lancerons donc à partir de décembre 2020 un club business d’un nouveau genre : « We Meet 4 Earth ».

Pas de cotisation à l’entrée, 100% digital, le club se rémunère sur les donations de ses membres suite au chiffre d’affaires générés grâce au club. Pas d’obligation de donner, nous faisons confiance à nos futurs membres qui seront qui plus est, des membres de l’association.

Fini l’épée de Damoclès du chiffre d’affaires à réaliser tous les mois au-dessus de sa tête, fini de travailler avec des entreprises contraires à ses valeurs.


Êtes-vous confrontés au greenwashing ?


Écologie positive oui, greenwashing non !

Bien sûr. Le greenwashing se manifeste par un manque d’actions concrètes. Lorsqu’un grand groupe clame sur tous les toits qu’il sera plastic-free en 2022 et qu’en réalité il prévoit simplement de supprimer les ballons de ses HappyMeal, c’est rageant…

Néanmoins, notre rôle en tant que consultant RSE est d’accompagner toutes les structures qui ont besoin d’aide lorsque leur intention est sincère.

Le changement passe par l’exemple et par la tolérance vis-à-vis de soi et vis-à-vis des autres.

On ne demande pas aux entrepreneurs de sprinter. On ne leur dira jamais : « Dépêche-toi ! » Il est urgent d’agir mais la manière de présenter les choses est essentielle.

L’écologie négative véhiculée depuis 30 ans a échoué parce que les discours catastrophistes ont peu d’effet et que dans le domaine de l’écologie, nous manquons sérieusement de marketeurs et de pédagogues.


Favoriser le partage de connaissances

La pierre angulaire du collectif WA4E, ce sera donc cela : la transmission du savoir.

Je suis convaincu que l’éducation et la connaissance font évoluer durablement les mentalités. Par ailleurs, nous pouvons éduquer notre cerveau à la positivité.

Attention, je n’ai pas dit « éduquer notre cerveau à devenir aveugle… » Mais plutôt à prendre conscience qu’un changement – même minime – est déjà un pas en avant.

Tous les jours, même si nous sommes abreuvés d’informations négatives, nous avons le pouvoir, de faire un reset intentionnel sur la perception de notre environnement. J’applique à moi-même cette formule : change-toi avant de vouloir changer le monde !

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Propos recueillis par Claire Lorentz-Augier – La Ligne Claire

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